Inédits

Extrait du projet foutraque : Sexquis

Un extrait de mon projet foutraque (qui n'a pas encore de titre). Pour résumer rapidement, j'ai imaginé un monde dystopique où le sexe est devenu une matière à étudier et une obligation sociétale, avec les dérives que cela peut entraîner. Cet extrait est encore presque un premier jet, il peut donc rester quelques scories.


Sexquis

Emmitouflée dans un gros manteau – l'hiver tirait à sa fin, mais le froid restait vif – Auryane patientait devant une porte anonyme. Elle avait sonné après beaucoup d'hésitation. Un rendez-vous clandestin, une action dangereuse ; si on la dénonçait, elle partirait tout droit en sexil, et ce qu'on racontait des malheureux en dehors de la ville ne contribuait pas à la rassurer. Mais elle vieillissait, sa santé se détériorait, ses problèmes d'intestins s'étaient amplifiés, elle sentait planer la menace d'une sexpulsion. Bientôt, on la jugerait trop usée pour encore convenir aux critères du plaisir. Tout au plus, il lui restait quelques mois dans la cité. Lorsque l'homme lui avait proposé une solution, elle avait beaucoup réfléchi, puis sans trouver d'autres issues, elle s'était mise en route dans la nuit.

Peut-être courrait-elle droit dans un traquenard, des rumeurs courraient sur des pratiques cruelles, on parlait de disparitions fréquentes, surtout dans les basses classes dont elle faisait partie. Mais sans avenir, le risque avait fini par lui sembler acceptable.

Un léger bruit de pas à l'intérieur du bâtiment la sortit de ses pensées, puis la porte s'ouvrit. Un homme grand, la cinquantaine raffinée, en habit de domestique plutôt qu'en combinaison apparut sur le seuil. Regardant à gauche puis à droite, il scruta l'avenue déserte. Rassuré, il lui fit signe d'entrer.

Ne faites aucun bruit. Madame dort, elle a le sommeil lourd, mais la prudence avant tout.

Auryane suivit le majordome dans son appartement de fonction, deux petites pièces austères. L'étonnement se marqua sur son visage, et il lui adressa un sourire amer.

Vous savez, c'est une légende le soi-disant confort des employés de maison. Une carotte qu'on agite sous le nez des sexternes pour les motiver à persévérer dans leurs efforts. « Travaillez et vous passerez un niveau, fini le parc, bonjour les emplois chez les sexperts ». De la fumisterie, quand on atterrit dans une caste, on n'en sort plus. Et même si on en sortait, la vie ne serait pas meilleure. J'ai obtenu 79 % à l'examen. Il ne me manquait qu'un seul point pour accéder au niveau des sexperts comme Madame. Au début, j'ai cru que j'y arriverais, qu'à force d'efforts, on me ferait grimper l'échelle sociale. Ce n'est jamais arrivé.

Auryane écoutait fascinée. Tout ce qu'il lui révélait, elle le savait déjà. Elle aussi avait espéré, elle aussi avait été déçue. Mais rencontrer quelqu'un d'un niveau supérieur lui avouant son désappointement, ça lui filait des frissons Par contre, ça ne lui en apprenait pas plus sur la raison de sa présence. Toujours anxieuse et intimidée, elle préféra le laisser poursuivre à son rythme.

Dis-moi combien de temps il te reste ? Combien de temps avant qu'ils se débarrassent de toi ? Mais pas besoin de répondre, je m'en doute. Tes rendez-vous diminuent n'est-ce pas ? Autrement, tu ne serais pas là. Je t'ai observée, j'ai bien vu ton inquiétude. Moi, j'en ai encore pour un moment, Madame a besoin de moi, je m'occupe d'elle comme d'une enfant, et je suis d'une discrétion absolue. Elle n'oserait pas changer et dévoiler ses faiblesses, sa dépendance à la sextasy, son laisser-aller de plus en plus marqué. Grâce à moi, elle parvient à donner le change. Je nettoie la maison bien sûr, mais je la lave quand elle s'est fait dessus, je la remets en forme pour ses étreintes, je cède à ses petits caprices pervers. Au fond, elle partira en sexil avant moi. Puis je la suivrai, personne ne me reprendra à son service. Notre destin à tous est le même, sauf peut-être les sexperts supérieurs, mais je ne peux même pas l'affirmer. Peut-être que pour eux aussi l'horloge tourne. Mais en parlant du temps qui passe, je m'étends un peu trop, et nous sommes pressés. Il va falloir que tu me fasses confiance, je ne peux pas tout te raconter maintenant, je dois d'abord m'assurer que je ne me trompe pas sur toi. Et pour ça, je vais devoir te faire l'amour.

Auryane sursauta, elle s'attendait bien à une demande de la sorte, mais avait espéré autre chose. Elle baissa la tête, dépitée, songeant à repartir plus vite qu'elle n'était venue, mais ne bougea pas, craignant une réaction violente à son refus.

Ne fais pas cette tête. Ce sera vite fait. Une formalité dont je ne peux pas t'expliquer les raisons. Pas tout de suite. Je suis encore très en forme pour mon âge, et je viens rapidement. Si tu n'apprécies pas, je ferai ma petite affaire en quelques minutes. Si tu aimes, on pourra prolonger un peu.

Et nos capteurs intégrés, tous nos ébats parviennent à un ordinateur central. Je n'ai pas envie d'une séance de sexpiation pour avoir forniqué hors de ma condition. Moi, c'est le parc, juste le parc. Même vous, vous risquez à m'avoir fait venir.

Pas de risques avec les capteurs, ici. Enfin pour être précis, dans cette pièce, uniquement, ils sont inefficaces. Un système qu'il serait trop long de te détailler brouille l'électronique et empêche l'envoi des données. On pourrait baiser toute la nuit si on le voulait, ils n'en sauraient rien.

Intriguée, Auryane avait envie de croire ses belles paroles. Il ne lui avait toujours pas dévoilé les raisons supposées de sa présence, elle doutait toujours de l'existence de sa fameuse solution, mais son bagout l'amusait. Elle avait connu des tas de mecs, certains avec des fantasmes hors du commun, mais c'était la première fois qu'elle en rencontrait un comme lui. Alors pourquoi ne pas profiter de la proposition. Au pire, il la sauterait en vitesse, puis elle s'en retournerait à son train-train quotidien. Au mieux, il avait vraiment des révélations à lui faire. Entre ces deux extrêmes, elle avait une chance de passer du bon temps.

Lorsqu'elle laissa tomber sa combinaison, il lui sourit, se dévêtit également, et s'approcha. Avec douceur, il posa une main sur son sein, et elle frissonna. Sa peau, malgré son travail de domestique, était douce contre la sienne. Elle ferma les yeux tandis qu'il s'emparait d'un mamelon qu'il fit rouler entre ses doigts.

Tu aimes ?

Elle acquiesça. Entre ses cuisses, elle sentait sa cyprine se sécréter, tandis que son bas-ventre prenait feu. Toujours s'occupant de sa poitrine, Gilbert couvrit sa bouche de baisers délicats qui la retournèrent. Jamais personne ne l'avait embrassée ainsi, avec une telle tendresse. Elle lui ouvrit le passage au fond de sa gorge, et leurs langues s'entremêlèrent, entamant une sarabande excitante. Les doigts de l'homme descendirent lentement sur son corps, explorant les bourrelets, caressant son ventre, puis sa toison où il joua de longues secondes, refusant d'avancer plus loin, exacerbant son excitation. Auryane sentait contre sa cuisse épaisse le sexe dur de son partenaire qui se frottait en mouvements légers.

Lorsqu'elle n'en put plus de ses tergiversations, elle saisit la main de son amant et la guida entre ses jambes, qu'elle écarta au maximum. Elle avait envie de le sentir en elle, mais il fit encore traîner la chose, titillant d'abord son bouton d'effleurements insoutenables. Elle haletait, remuait du bassin, allant à la rencontre de ces doigts qui ne se décidaient pas. Et lorsque enfin, il la pénétra de son index, elle ressentit un spasme, et un orgasme inattendu la fit décoller.

Gênée d'être venue si vite, elle se recula un peu. C'était bien la première fois qu'elle ne contrôlait pas son corps. A nouveau, Gilbert lui sourit.

C'était bon n'est-ce pas. Et ce n'est pas fini. Puisque tu as l'air d'apprécier, je vais te faire jouir encore et encore.

Dubitative, elle le laissa l'attirer vers le lit, songeant à quel point ce serait bien de connaître d'autres orgasmes aussi intenses. Après l'avoir invitée à s'allonger, ils se firent face, et il recommença ses effleurements. Il touchait à peine sa peau, évitant toutes les zones érogènes, s'en approchant pourtant souvent, mais sans jamais y toucher. Sous un tel traitement, le désir naquit à nouveau. Auryane se tendait vers les doigts gémissante, suppliante, impatiente, comme elle ne l'avait jamais été.

Lorsqu'il estima en avoir assez fait, Gilbert passa aux baisers. Il commença par le visage, déposant ses lèvres un peu partout, les yeux, la bouche, le font, le nez, s'attardant pour suçoter les lobes d'oreille. Puis il descendit dans le cou, y accordant toujours autant de temps, et sa bouche descendit vers les seins dont il téta les mamelons avec tant d'adresse qu'Auryane manqua défaillir. Gilbert poursuivit son périple en explorant le ventre de sa compagne, son nombril, puis son pubis humide de transpiration.

Et enfin, il passa un premier coup de langue sur le clitoris gonflé de sa maîtresse. Auryane faillit hurler de plaisir, parvint à se retenir, et gémit d'une émotion presque douloureuse. Posant ses deux mains sur la tête de son amant, elle la maintint entre ses jambes relevées. Elle ne voulait pas que le moment s'arrête, jamais. Qu'il lui mange l'entrejambe pour le restant de sa vie. Conciliant, Gilbert mit toute sa science à lécher, sucer, pénétrer. Parfois, il joignait un doigt à sa masturbation savante. Auryane se trémoussait comme jamais elle ne l'avait fait. Ses cuisses grasses écartées au maximum, elle savourait un cunnilingus digne du Premier Sexpert.

Sans plus de contrôle sur elle-même, elle jouit à nouveau, déversant sa cyprine en jet dans la bouche de son partenaire. Emportée par l'extase, elle perdit conscience quelques secondes, puis revint à elle, comblée et vidée.

C'était incroyable, merveilleux. Je ne crois pas que je pourrais supporter un nouvel orgasme aussi intense, et je ne suis même pas sûre d'avoir encore assez d'énergie pour en avoir un troisième.

Oh mais si, je sais que tu vas en avoir un troisième. J'en fais une question d'honneur. Et nous n'avons pas encore réellement fait l'amour. C'est que moi aussi j'ai envie.

Auryane rougit en réalisant qu'elle s'était focalisée sur son plaisir oubliant celui de son amant. Il sourit devant son embarras.

Ne t’inquiète pas. J'adore faire jouir mes compagnes. Mais cette fois, nous allons prendre notre pied ensemble.

Tout en parlant, il avait recommencé le même manège de doigts courant partout. Et à nouveau, à son grand étonnement, malgré sa fatigue, Auryane réagit aussitôt. Le feu se rallumait en bas, ses seins se tendaient, son bassin mouvait. Gilbert se frottait contre elle, et son pénis dur massait son ventre. Décidée à se faire pardonner son égoïsme, elle se saisit du membre pour l'enfourner. L'homme tressaillit lorsque les lèvres se refermèrent sur son dard. Elle avait du coffre, et ses aspirations énergiques amenaient la sève de plus en plus près de l'explosion. Tout en jouant avec les testicules minuscules, elle pompait furieusement tandis que le majordome la regardait dans les yeux. Puis il ralentit le rythme, et se retira.

Si je te laisse faire, je vais tout balancer dans ta bouche, et j'ai un autre espace à visiter avant d'accepter de me lâcher. Lève les jambes.

Obligeante, Auryane accéda à la demande et dévoila une vulve brunâtre à son amant qui l'observa un instant.

Il s'introduisit en elle avec plus de délicatesse que si elle avait été pucelle, et lorsqu'il fut bien au fond, il attendit, l'observa, quêtant une invite.

Vas-y, fais-moi l'amour.

Alors seulement, il commença à remuer, d'abord lentement, puis il augmenta progressivement le rythme de ses coups de rein. De plus en plus vite, et ses couilles claquaient contre le périnée. Auryane sentit sa poitrine se serrer d'émotion, son souffle se fit court, elle suffoquait presque de plaisir. Son amant haletait en poussant de petits râles. Il paraissait excité comme jamais aucun de ses rendez-vous ne l'avait été. Il semblait réellement aimer lui faire l'amour, et la grosse femme se perdit dans la contemplation de ce visage heureux. Sans s'y attendre, elle sentit ses parois vaginales se contracter, se coller encore plus à la verge de son amant. Celui-ci, surpris par le spasme, émit un grognement et honora sa maîtresse d'un long jet, tandis qu'elle jouissait une troisième fois.

Repus, ils restèrent un moment enlacés. Auryane peinait à se remettre de son expérience. Gilbert la caressait doucement, avec une tendresse infinie.

J'espère que tu as aimé.

Aimer ? Mais c'était une étreinte exquise. Je n'en reviens toujours pas que ça puisse exister.

C'est ainsi que ça devrait toujours être. Le vrai plaisir entre deux personnes qui se choisissent mutuellement. Pas ces étreintes obligées, ce sexe dénaturé, ces corps qui s'emboîtent sans se désirer.

Mais tu ne m'as toujours pas dit pourquoi tu m'avais invitée chez toi. Tu m'as fait l'amour en me certifiant qu'il y avait une raison pour que j'accepte, laquelle ?

Je voulais te montrer qu'il y avait autre chose que ce que le système imposait. A ma petite échelle, on pourrait dire que je convertis les gens. Heureusement, je ne suis pas seul, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir un changement. Bientôt, le régime sera renversé, et maintenant, tu es un rouage de la machination.

Moi ? Mais que pourrais-je faire avec le peu de temps qu'il me reste et mes ébats rapides au parc. Je n'ai pas tes appareillages pour brouiller les capteurs, je n'ai aucune idée de l'aide que je pourrais t'apporter.

Gilbert la regarda un long moment, hésita, puis enfin se décida.

Si je t'ai fait l'amour pour t'offrir un plaisir que tu n'as jamais connu, j'avais aussi une autre raison. Plus moche, et c'est peut-être pour ça que je n'ai rien dit avant. Tu aurais refusé... Je suis malade... un virus inconnu ramené par les adeptes des sexcursions. Ça fait déjà quelques mois que je suis atteint. Pour l'instant, je suis un porteur sain, mais un de ces jours le mal s'activera, et ma fin sera proche.

Le majordome se tut. Auryane attendit qu'il poursuive sa confession, mais rien ne vint.

Et moi, je viens faire quoi là-dedans ?

Tu n'as pas compris ? Maintenant, tu es malade aussi. Tu fais partie des sexterminateurs, et à chaque étreinte, tu propageras le fléau. Il ne faudra que peu de temps pour que toute la ville soit infestée.

Fragment 56

̶ Quelle heure est-il ?

Était-ce le jour ? Était-ce la nuit ? Depuis combien de temps était-il là ? Il avait perdu toute notion de minutes, de jours, de mois. Peut-être cela faisait-il des années à attendre dans cette clarté toujours pareille, ou juste une matinée. Cela avait-il de l'importance ? Il était seul, pour qui cela aurait-il eu de l'importance ? Plus personne ne venait. D'ailleurs avait-il déjà rencontré quelqu'un depuis qu'il se trouvait là ? Il ne s'en rappelait plus. Mémoire vide, malade, un trou béant qu'il remplissait de souvenirs inventés, et ceux-ci disparaissaient aussi vite qu'il les créait.

Et le gouffre grandissait. De plus en plus profond, de plus en plus noir. Et il ne pouvait pas le regarder car l'abîme le terrifiait, puis l'attirait. Était-ce en s'y précipitant qu'il trouverait la paix, la fin, l'anéantissement de ce qu'il n'était plus ? Il refusait d'y penser. Pas encore. Bientôt peut-être, mais pas maintenant. Il avait le temps, l'éternité sûrement.

̶ Quelle heure est-il ?

Fragment n° 46

Assise en tailleur, je regardais l'horizon. L'horizon vide et immobile. Pourtant, je regardais, sans bouger, pendant des heures. Je n'attendais rien de spécial, je ne faisais rien de spécial, je restais là. Autour de moi, les choses bougeaient parfois, rarement. Un matin, je crois, un nuage a croisé mon regard, je l'ai fixé jusqu'à ce qu'il disparaisse en fumeroles de plus en plus ténues. Après son évaporation, pendant longtemps, il a tenu compagnie à mon esprit, puis il s'est étiolé ne revenant à ma conscience qu'en brefs instants trop courts. Une autre fois, il m'a semblé apercevoir un insecte, petit tâche noire voletant sur le gris du ciel. Je n'ai jamais su si j'avais rêvé, si mes yeux me jouaient des tours, fatigués de rester ainsi ouverts. Mais de ce petit point sombre, j'ai créé une multitude de choses et d'êtres. Il devint tour à tour, mouche en quête d'ordures, papillon déprimé du manque de lumière, ou robot-espion me filmant. Cette dernière invention exaltait mon imagination, on m'observait. Pour une raison inconnue, quelqu'un, quelque part, notait tous mes gestes, tous mes sourires, ou toutes mes larmes. Parce que de temps en temps, je pleurais. Comme ça, sans motif, mes larmes coulaient puis s'arrêtaient. Etais-je malheureuse ? Non, même pas. Je n'escomptais aucun évènement pour rompre ma monotonie ; sans buts, je ne pouvais souffrir. Au fond, je pensais que demeurer, peut-être, la dernière n'était pas si mal.

Hymen barbare

Bruit crissant d'un rasoir sur des os arrachés,

La lame glisse et coupe, entame le corps tendre.

Les sanglots du martyr que nul ne peut entendre

S'étouffent dans le sang et blessent les psychés.

 

Le tueur scrupuleux fignole ses péchés

Dans un geste parfait sur ces chairs qu'il doit tendre,

Afin de recueillir, et cela sans attendre,

Leurs substrats vitaux profondément cachés.

 

La victime avachie aperçoit incrédule,

Dans un brouillard de rouge, une ombre qui ondule,

Tandis que des doigts durs fouillent son abdomen.

 

Son âme disparaît sans tenter un reproche,

Promis de la faucheuse, il fête son hymen

Aux derniers sons d'un cœur ravi de sa fin proche.

Pluie, alcool et gueule de bois

La pluie tombe enfin. Dès les premières gouttes, je me suis précipité et je les laisse maintenant couler sur moi. Je savoure leur chaleur alors qu'elles m'enveloppent dans un cocon de béatitude. A peine, posées sur ma peau, elles s'évaporent pour retourner dans l'atmosphère et reprendre le cycle régénérant.

La bouche grande ouverte, je tente d'en avaler un maximum, elles me lavent de l'intérieur tout autant qu'elles nettoient mon enveloppe charnelle. Petit à petit, l'étau qui m'enserre le crâne se relâche, la douleur recule, mes nausées s'atténuent, je reprends des forces. J'ai l'impression de renaître, comme à chaque fois.

Et avec la renaissance, les souvenirs remontent. Des flashs des dernières heures. Kaléidoscope d'images qui se fracassent sur ma mémoire malade.

Une fille, dans la rue, qui m'invite. Je ne sais pour où et je m'en fous. L'occasion est trop belle. Tout comme elle sous sa crasse.

Un bar, endroit sordide qui pue la pisse, la sueur et le sperme. Mon nez remarque à peine ces effluves. Je veux juste arrêter de penser, me noyer dans la débauche, oublier le mal.

D'autres inconnus, des hommes et des femmes, sans âge, sans vie comme moi. Tous présents dans la même recherche de déchéance. Mes frères de souffrance. Je les enlace comme des sauveurs. Ils m'aiment ou me haïssent et je leur rends un sentiment semblable bientôt remplacé par l'indifférence.

J'embrasse une bouche froide qui me répond avide. Elle me fouille de sa langue, l'enfonce profond dans ma gorge, et je tente de la retenir, encore plus loin au fond de moi. Je ne sais même pas son nom. Qu'importe.

Dans la nuit et la fumée, les corps se mélangent, je ne me rappelle qui me prend, qui je prends. Seuls les accouplements sauvages et primitifs m'apaisent. Combien de fois ? J'en ai perdu le compte.

Je m'enivre de tout et de tous. Mon esprit m'échappe dans des brumes translucides de fureur et d'excès jusqu'à l'inconscience. Amnésie bienvenue de mes débordements sauvages.

Je me réveille au milieu des ordures, la main encore serrée sur un sein avachi. Je suis nu et collant de fluides divers, mes tempes battent la mesure d'une musique sortie d'un haut-parleur archaïque que personne n'a songé à éteindre.

A présent dehors, je respire à plein poumons, je me saoule de cette manne divine venue du ciel. Pour un peu, je tomberais à genoux pour remercier je ne sais qui. Comme tous ces éthylophiles décérébrés que je croise dans mes virées diurnes et nocturnes.

Mais je ne suis pas prêt à croire, ni à ça, ni à son contraire. Ce liquide vital qui m'arrive au gosier n'est que nature et remède. Remède contre mes pervers penchants aqueux.

Avant de recommencer.

L'indicible

Lorsque la cloche sonna, tous s'agenouillèrent en proie à la plus acide des peurs, le cœur battant si fort qu'il semblait pour chacun couvrir le son du tocsin maléfique.

Quand l'ombre s'allongea dans la grande salle, tous fermèrent les yeux, aux prises avec sa conscience devenue démon, et les ténèbres s'étendirent sans bruit dans la froidure des lieux sépulcraux.

Quand la bête fit son entrée, tous lancèrent la prière, et les jambes, et les bras, et les lèvres tremblèrent car chacun savait qui était le mal, et pourquoi il venait.

Quand il fut prêt et qu'il prit le premier, tous pleurèrent devant le sort injuste et chacun n'espéra que d'être le suivant et que cesse la cruelle assemblée.

Quand l'horreur fut rassasiée des âmes et des chairs, il se retira dans les murmures et les clameurs de l'enfer et dans les logis voisins, on devint sourd ou l'on tourna fou.

Quand le monde reprit forme, les squelettes rongés exposèrent leur nouvelle destinée de statues et nul n'osa encore s'égarer dans l'antique chapelle.

Désert meurtrier

Sable chaud sous les pieds, son feu est sa souffrance,
Un ciel trop lumineux sur un regard fermé,
Il progresse toujours, vers un but embrumé
Auquel il ne croit pas, pour lui nulle espérance.

Il se doit d'avancer, interminable errance,
Dans la soif, dans la faim, dans un air parfumé
Des effluves malsains d'un squelette abîmé ;
Il le jalouse un peu, rêvant sa délivrance.

Des pas vers l'inconnu, vaine fuite en avant,
Traqué, terrifié, fragile survivant,
Il craint des ennemis qu'il ne songe à combattre.

Il se sait sur sa fin, ses jours sont révolus ;
Résigné, l'esprit mort, il les laisse l'abattre,
Et sur le sol ocré, le sang n'est déjà plus.

Trois coups !

Trois coups !

Théâtre. Rideau. Applaudissements. Scène. Et moi. Et la pièce. Heureux. Sourire. La gloire. Enfin. Rideau.

Ai-je tort ?

 

Trois coups !

A ma porte. Un fan. Le fan. Pourquoi. Immobile. Je sais. Pars. Peur. Qui. Migraine. Mon double. Danger.

Dois-je ouvrir ?

 

Trois coups !

Trous béants. Corps. Revolver. Puanteur. Comprendre. Non. Mal. Hallucinations. Mes mains. Sales. M'enfuir. Courir. Cachette. Respirer.

Est-ce lui ?

 

Trois coups !

Feux d'artifice. Lumière. Flash. Réminiscences. Déni. Orage. Éclairs. Pluie. Purification. Rentrer. La retrouver.

Dois-je rire ?

 

Trois coups !

Plaies. Couteau écarlate. Rouge. Noir. Sang partout. Ténèbres dans ma tête. Elle. Ma femme. Belle. Moche. Morte.

Est-ce moi ?

 

Trois coups !

Matraque. Flics. Douleur. Inconscience. Apaisement. Bien-être. Prison.

Qu'ai-je fait ?

 

Trois coups !

Le juge. La cour. Le silence. Le bruit. Reproche. Sentence. Condamnation. Incompréhension.

Dois-je mourir ?

 

Trois coups !

L'aiguille. Rater. Recommencer. Dans mon bras. Encore. Et encore. Pour faire trois. Toujours trois. Lui. Moi; L'autre. Souffrir.

Suis-je mort ?

Noël vermillon

Un sapin vermillon, sa maison décorée,
Lumières au balcon, la vie en feux ardents
Qui brillent les flocons et les pas imprudents
De tous ceux en retard à l'antique curée.

Le pérégrin* exclu de la fête sacrée
Guette ces réveillons, ermite dissident,
Dont les sens en éveil  attendent l'incident,
Exquise occasion d'une nuit éthérée.

L'innocent enfançon, au regard ébloui,
Dans le linceul laiteux, s'amuse épanoui,
Ignorant de cette ombre au ténébreux dessein.

L'inéluctable mort, vers sa proie aimantée,
Oriente son pas, frappe au niveau du sein,
Et laisse, dans son dos, la neige ensanglantée.



* pérégrin : voyageur, nomade, étranger

Promenade d'octobre

La brume s'accroche en toile fine aux arbres blanchâtres. La rosée perle sur les feuilles et parfois goute, surprise sur les membres nus de Luc. A chaque fois, il sursaute, sorti de ses pensées. Depuis de longues minutes, il progresse. A son départ, la nuit stagnait encore sur les cimes. Maintenant, l'aube pointe, les premières lueurs d'un soleil de fin octobre rosissent les frondaisons déjà multicolores et les oiseaux entament leurs mélodies.

Luc réfléchit et savoure l'instant. C'est dommage qu'il ne profite pas plus souvent de la forêt. Une résolution du moment, il reviendra régulièrement. L'air frais gorge ses poumons, les odeurs d'humus et de végétation mouillée emplissent ses narines. Petite bulle de bien-être dans sa vie compliquée.

Mais il n'a pas de temps à perdre. L'horloge tourne, il doit rentrer pour 8h30. Le trajet est encore long. Avec un peu de chance, il retrouvera l'endroit rapidement. Il en doute. La dernière fois date de plusieurs jours et il faisait nuit. Le hasard l'y avait conduit, la raison l'avait ramené, mais chaque chêne se ressemble.

C'est la rivière qui va le guider. Il l'avait suivie précédemment avant de bifurquer à un méandre, un virage en épingle coupé d'un barrage de branchages que l'eau éclaboussait, repère aisément identifiable.

Ensuite, il lui suffisait de continuer en ligne plus ou moins droite. La clairière devait se trouver derrière une petite éminence. Sa clairière ! Un espace vert d'herbe douce, parsemé de petites fleurs bleues aux senteurs délicates, dernier cadeau d'un été sur sa fin. Il y avait entendu une chouette trois jours avant. Il souhaitait la réentendre.

Naïvement, il espérait être le seul à connaître ce petit lieu magique. Il ne croyait pas vraiment au surnaturel, mais le cercle de pierres sombres donnait une note hors de la réalité à l'endroit. Sans même y songer, il pouvait imaginer des sabbats de sorcières à la pleine lune ou des démons invoqués par un sataniste. Un charme supplémentaire pour son esprit fécond.

Lorsqu'il atteint le haut du talus, il s'arrête quelques secondes, hume l'atmosphère. Quel bonheur d'avoir découvert tout cela. Courant presque, il se précipite au centre, juste au milieu de l'anneau rocheux, puis s'assied. Il a encore un peu de temps devant lui, autant en profiter. Qui sait, peut-être qu'une jolie fée viendra lui rendre visite. Il sourit à cette idée loufoque. Ses mains se posent sur la terre humide, en prennent une poignée, la malaxent, puis la portent au nez pour la renifler, des effluves de nature qui le ramènent à l'aube des temps, à l'époque où l'homme et la bête faisaient encore un.

Avide, il se met à creuser un sol récemment fouillé.

Elle doit y être encore, à l'attendre. Sa mie, son amour, celle qu'il aimait plus que tout, qu'il aime pour l'éternité. Il l'enterrera à nouveau ensuite, rassuré de l'avoir revue. Elle restera ainsi à jamais sienne, sans plus penser à partir, dans cette nouvelle demeure où sa voix n'aura plus que lui comme interlocuteur.

Le chasseur

Son dépeçoir en main, il erre au crépuscule,  

En quête de gibier pour calmer un désir  

Qui l’entraîne la nuit, en un rare loisir, 

Dépecer l'inconnu dans un jeu ridicule. 


Il aime cisailler une chair qui macule,  

D'un sang chaud et poisseux, l'homme en train de gésir ; 

Autant que ses habits, imprégnés par plaisir ; 

Il jouit son final puis, enfin, émascule.  


Le sommeil, pour un temps, lui sera savoureux,  

Peuplé de visions aux tons rouge ou cendreux  

Qui ravissent ses sens d'une extase infinie. 


Mais reviendra bientôt, la pulsion, son secret ; 

Il aime cet état, faire offre d'agonie ; 

Il est ainsi, chasseur, sans remord, sans regret.

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